vendredi 12 décembre 2014

Nostalgie nocturne

Je suis une personne naturellement heureuse, positive et enjouée. Je suis loin d'être dépressive et mes sourires, qui s'emparent fréquemment de mon visage, sont habituellement sincères et ne cachent aucune tristesse. Je me considère comme très fortunée de voir la vie d'une façon aussi positive, car je connais bien des proches qui n'ont pas cette chance. Seulement, comme toute personne sur cette planète, j'ai moi aussi des problèmes et je ne peux pas vivre sans avoir à leur faire face. Je suis pleinement consciente que pour bien des gens, cette source de tristesse ne vaut rien comparée à la leur, mais je crois que chacun expérimente ses émotions de façon différente. On ne peut pas comparer les problèmes d'une personne à ceux d'une autre.

 J'écris simplement ce message pour libérer mes pensées et peut-être alléger ma peine, qui semble revenir par vagues plus fréquentes ces temps-ci. Durant le jour, il est facile d'oublier ce sujet, car mes études, mes activités et mes proches m'occupent souvent plus qu'il ne le faudrait. Cependant, quand je suis seule, dans ma chambre, en fin de soirée, et que je n'ai rien d'autre à faire que de réfléchir à ce sujet tant redouté, les larmes dévalent mon visage avec une telle insistance que je ne peux que succomber à ma peine. J'ai tendance à repousser mes problèmes au fond de ma mémoire, à les éviter aussi longtemps que possible. Je préfère les ignorer jusqu'à être forcée de les confronter, même si je sais que parler et réfléchir à ces tracas me serait bénéfique. C'est naturel pour moi, et je n'arrive toujours pas à me départir de cette vilaine habitude.

Le sujet dont je veux parler aujourd'hui peut sembler stupide, naïf et peu sérieux pour bien des gens. Je sais d'avance que les personnes avec un animal de compagnie pourront me comprendre davantage, même s'ils n'y arrivent pas complètement. Voici donc mon histoire.

Il y a de cela presque sept ans, le 7 février 2008, ma famille a fait l'acquisition d'une jument Quarter-Horse gris truité, que nous avons appelé Luna. J'ai écrit un texte à son sujet, car elle est une source d'inspiration incroyable pour moi. En effet, à peine quelques jours après son arrivée chez moi, il était clair que cette jument serait la mienne. Je l'adorais, sans même la connaître complètement. Je lui accordai bien vite toute ma confiance, chose que je n'ai jamais regrettée. Avec elle, j'ai tout fait. J'ai essayé mille et une activités équestres, j'ai repoussé les limites du possible et je me suis amusée plus que jamais. Oui, Luna n'était rien de plus qu'un cheval, mais elle était aussi à la fois des millions de fois plus importante que cela à mes yeux. Elle était le cou où je me réfugiais en cas de doute, de colère ou de tristesse, les yeux dans lesquels je regardais sans me lasser, comme dans un miroir illuminant ma vie, l'apaisement constant qui me permettait de relâcher mes nerfs et de profiter de chaque instant.Pendant plus de six ans, jamais je n'ai aimé un autre être comme j'ai aimé Luna. Chaque fois que je l'apercevais, mon cœur battait d'amour et de fierté.

La seule chose que l'amour ne pourra jamais vaincre, c'est la maladie. Luna a commencé à boiter, sans raison apparente, et nous avons tardé à découvrir la cause de cette boiterie. Quand nous avons enfin réalisé quel était son problème, il devint clair pour nous qu'elle ne pourrait plus faire tout ce qu'elle faisait avant, même si son état ne devait pas empirer. J'ai continué de prendre soin d'elle et de la monter calmement, lui donnant toujours tout mon amour. De plus en plus, ma mère a commencé à faire allusion à la vente probable de ma jument, qui nous coûtait beaucoup trop cher et qui commençait à nous ruiner. Elle insistait aussi sur le fait que Loulou serait bien mieux ailleurs que chez nous, ce qui me rendait coupable de vouloir la garder. Fidèle à moi-même, je fondais en larme dès qu'un seul mot était prononcé sur le sujet et sitôt la conversation finie, je m'empressais d'enfouir son souvenir dans les recoins de ma mémoire, pour éviter de réaliser à quel point ma séparation de Luna était réelle et imminente.

Après de longs mois d'ignorance du sujet, ma mère m'a finalement forcée à faire face à la réalité et à poster une annonce sur Internet. Les larmes aux yeux, sanglotant, j'ai rédigé un texte expliquant les raisons de la vente de l'animal le plus cher à mes yeux. Des réponses, j'en ai eues énormément. J'ai classé, trié et sélectionné les réponses les plus intéressantes pour mon trésor et j'ai répondu à quelques une d'entre elles. Après avoir éliminé systématiquement tous les candidats, je suis revenue à la case départ, à la fois soulagée et terrifiée, car je savais qu'un jour ou l'autre, il serait temps de me départir de ma jument. Je croyais pouvoir encore garder mon bébé pour de longues semaines, en attendant la famille parfaite pour elle.

Malheureusement, ou heureusement, tout dépendant du point de vue, peu de temps après, j'ai reçu un appel. Une dame recherchait une monture pour son mari, qui voulait l'accompagner dans ses randonnées équestres. Ils étaient très intéressés par ma Loulou, la trouvant très jolie et croyant qu'elle serait parfaite pour eux. Ils sont venus nous visiter la fin de semaine suivante, me laissant désemparée. Ils l'adoraient. Ils croyaient avoir déjà une "connexion" avec elle, ce qui me faisait sentir déjà exclue de la vie de ma jument, car effectivement, c'était toujours la mienne. J'étais celle qui avait passé tant d'heures avec elle, celle qui l'aimait plus que tout au monde. Pas eux. Pressés, ils voulaient l'amener chez eux le lendemain. J'ai paniqué. C'était trop vite, trop tôt, trop dur. Je les ai convaincu d'attendre un petit peu, le temps que j'en parle avec mes parents. En attendant, ils voulaient revenir la voir souvent, parce qu'ils l'aimaient déjà trop. J'en étais malade. Il m'était impossible d'être présente lors de leurs visites, car je détestais les voir interagir avec ma jument, mon amour. Par chance, ma meilleure amie me comprenait, alors c'est elle qui les a aidé pendant que je me cachais dans ma maison, pensant à tout sauf mon cheval adoré. Jamais je ne pourrai la remercier assez, car c'est grâce à ma si bonne amie que j'ai réussi à passer à travers cette épreuve immensément éprouvante.

Le vendredi suivant, un camion de transport est venu chercher Luna. J'ai signé les papiers, j'ai préparé ma jument et j'ai sangloté comme je ne l'avais jamais fait auparavant. Pour une raison trop longue et encore difficile à raconter aujourd'hui, le plan initial n'a pas marché, alors la future famille de Loulou a dû attendre plus longtemps que prévu. J'ai profité de ces jours supplémentaires avec elle, sachant que c'était la fin. Le samedi suivant, je me suis rendue avec elle à sa nouvelle écurie, pour voir du coup même son nouvel environnement. Mes adieux furent brefs, car je travaillais plus tard dans la journée, et je regrette encore aujourd'hui de ne pas avoir pu passer quelques heures de plus avec elle, car elle me manque terriblement. J'ai promis de revenir la voir bientôt, et la nouvelle propriétaire m'a proposé de venir la monter de temps en temps, si j'en avais envie, ce que j'ai évidemment accepté.

Dans les semaines suivant la vente de ma jument, j'ai été extrêmement occupée, ce qui m'a permis de ne pas trop penser à la tristesse et au vide que j'éprouvais. Par contre, je n'ai pas pu aller la voir, car je manquais de temps et je souhaitais attendre que ma tristesse soit moins présente. Quand je me suis enfin sentie prête, j'ai envoyé un message à sa propriétaire, lui demandant quel serait le meilleur moment pour une visite. Ses réponses étaient brèves, tardives et évasives, alors j'ai attendu un peu plus longtemps. Je n'ai pas eu de ses nouvelles jusqu'à un jeudi de novembre, à mon arrivée à l'école.

Ses messages, car il y en avait plus qu'un, me détaillaient ce qui me semblait comme un cauchemar: endettée et sans travail, elle était dans l'impossibilité de garder Luna, moins de trois mois après son acquisition. Je croyais que pleurer dans les toilettes était un stéréotype féminin que j'éviterais toute ma vie, mais c'est ce que j'ai fait cette journée-là. Moi qui croyait que mon cheval serait heureux, en sécurité et aimé pour le reste de sa vie, je voyais maintenant que rien de tout cela ne serait possible pour le moment. Je savais pertinemment que nous ne pourrions pas la reprendre, même si j'espérais quand même que ma mère propose cette solution. La décision finale fut annoncée: Luna allait être donnée à un ami de sa propriétaire, à quelques heures de route de chez moi. Je pleurai encore plus: mes chances de la revoir étaient maintenant réduites à néant, car son propriétaire serait un inconnu habitant bien trop loin pour que je puisse lui rendre visite, s'il acceptait qu'une inconnue vienne voir sa jument, cela dit. Trop éreintée émotionnellement pour suivre le cours de cette affaire, j'ai laissé ma mère parler avec la propriétaire de Loulou et poser les questions à poser, répondre aux questions demandées.

Je sais que l'affaire fut conclue rapidement. Je sais que Luna a dû partir dans les plus brefs délais. Je sais que je ne la reverrai sûrement jamais, du moins pas dans un futur proche. Et ça me tue.





Je ne connaîtrai jamais d'amour pareil à celui que j'éprouve encore pour Luna. Je ne pourrai jamais oublier sa tête délicate, ses yeux aimants. Je n'oublierai jamais la gamme d'émotions que je ressentais quand je l'enlaçais, me perdant dans son pelage. Jamais.

J'ignore si écrire mes pensées m'a aidé, ce soir. Ce que je sais, c'est que je suis encore une fois en larmes, dans mon lit. Mais pour la première fois, j'ai confronté mes émotions. J'ai réfléchi au cours des évènements qui se sont produits dans les derniers mois. J'ai communiqué, à personne ou à tout le monde, car ce blogue est public, mes sentiments sur ce sujet. Je me sens mieux. Je pleure, mais je souffre moins. Peut-être me retrouverai-je encore en pleurs, bientôt, pour les mêmes raisons qu'aujourd'hui, mais au moins j'aurai essayé d'évacuer ma peine. Je m'en souviendrai.

Je t'aime, Luna. Où que tu sois, tu es dans mon cœur, mon bébé.

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