Il est 6:02, je dors paisiblement, mon corps se préparant peu à peu à être tiré de son sommeil réparateur par la sonnerie de mon réveil. Cependant, ce n'est pas cette dernière qui retentit d'abord, mais bien celle du téléphone, me sortant presque aussi effectivement de ma torpeur. J'entends la voix de ma mère, puis je l'entends nous mentionner, ma sœur et moi. Elle veut attendre que nous nous réveillions. C'est le coup de grâce, ma somnolence n'est plus. La terreur s'empare de moi, glaciale dans mes membres encore délicieusement chauds il y a une minute. Ma sœur semblant aussi réveillée que moi, ma mère lui passe le combiné, attendant près d'elle. C'est mon père, et ma première pensée est dirigée vers lui: lui est-il arrivé quelque chose? Je tente de me convaincre de l'impossibilité de cette option, car il ne serait pas celui au téléphone, et ma mère pleurerait probablement. Je n'en peux plus. À peine quelques secondes ont passé et j'ai l'impression d'avoir attendu le temps d'une vie. Enfin, c'est mon tour. Vaguement, en prenant l'appareil, j'entends les quelques mots fatals : mon grand-père a eu une crise cardiaque cette nuit, il est mort. À travers le brouillard qu'est devenu ma tête, je suis capable d'énoncer, en hoquetant, des mots distincts à mon père, mes premiers prononcés en ce jour mal débuté : je l'aime aussi.
Les humains peuvent passer d'une émotion à une autre si rapidement que c'en est déroutant, pour ceux qui les entourent, mais aussi pour eux-même. Comment quelques mots rapidement prononcés peuvent-ils changer un état d'esprit, une façon de voir la vie et une opinion entière?
Ma première pensée, futile mais destructrice, se porte vers la date d'aujourd'hui: c'est le 25 mars, son anniversaire. Quelle injustice! Mon grand-père, un homme qui savait profiter de la vie au maximum, aurait probablement passé la journée avec sa femme, que j'adore aussi plus que tout au monde. Ils auraient sûrement cuisiné plusieurs mets délicieux, comme eux seuls savaient le faire, et auraient partagé un repas, en couple ou entourés d'amis et de membres de la famille. C'est une date que plusieurs garderont dans leur cœur, car elle marque le début et la fin de la vie d'un homme incroyable.
Quelques instants plus tard, je commence à penser à tous ceux qui entouraient mon grand-père et que sa mort affectera davantage: mon père et son frère, maintenant orphelins, sa femme, ses collègues, ses amis. Il n'était pas prêt à mourir, pas avant longtemps. Nous devions fêter son anniversaire un peu plus d'une semaine plus tard avec lui, nous devions passer des vacances avec lui, nous devions fêter Noël avec lui. Je comprends enfin l'injustice de la vie, moi qui en avait heureusement été épargnée pendant un peu plus de dix-sept ans. Je comprends à quel point la vie est courte, à quel point rien n'est certain, à quel point il faut profiter de l'instant présent. Dans mon fort intérieur, mes convictions, autrefois inébranlables et paisibles, sont maintenant chancelantes sous le poids de la mort, sous la lourdeur d'un deuil.
Une quinzaine de jours avant sa mort, mon grand-père nous avait rendu visite, le temps d'un souper, avec sa femme et son autre fils. Au cours de la soirée, il a eu la chance de lire quelques critiques littéraires que j'avais écrites. Grand fan de littérature, mon grand-père a toujours été mon exemple, mon idole. Tout ce qu'il a réalisé, je voulais le réaliser. J'appréhendais donc son opinion, sachant qu'il écrivait lui-même et lisait des textes beaucoup plus travaillés, plus recherchés et mieux écrits. Malgré tout, c'est avec fierté qu'il a déclaré que mes critiques étaient excellentes, qu'il aimerait en avoir un exemplaire. Selon lui, elles étaient comparables à celles qu'il lisait dans ses journaux littéraires favoris, précisant qu'il ne lisait que les meilleurs d'entre eux.
Il m'a dit que mon style d'écriture était très joli, que j'avais un talent pour les mots et qu'il croyait fermement qu'avec simplement un peu de travail, elles pourraient être publiées dans de véritables journaux. J'ignore à quel point ses propos étaient honnêtes, mais je sais d'expérience que mon grand-père était un homme difficile, borné et qui avait tendance à détester plutôt qu'à apprécier, alors ses paroles ont été un véritable baume pour le cœur. C'est pour lui que j'écris maintenant, pour peaufiner mon écriture et pour devenir une écrivaine digne de lui. Il croyait en moi, peut-être plus que tous les autres, incluant moi-même, et c'est avec cette pensée en tête que je traverserai les jours, les semaines et les années à venir. Ses mots, ses derniers pour moi, bien que je l'ignorais à ce moment, ont été les plus beaux que j'aurais pu entendre, comme s'il savait exactement ce que j'avais besoin de comprendre. Remplie de regrets et de tristesse, je prends un peu de temps pour le remercier de ce qu'il m'a dit, même si je sais que je ne pourrai jamais le faire assez.
Je t'aime, Papy, et sache que tes derniers mots pour moi me suivront toute ma vie.
"People laugh at me because I use big words. But if you have big ideas, you have to use big words to express them, haven't you?" - L.M.M. Un blog qui sert de toile à mes pensées, qui donne de l'importance à mes mots et qui constitue une évasion libératoire pour mon cerveau enchaîné. Dilettante.
mercredi 25 mars 2015
dimanche 15 mars 2015
Un homme amoureux - Texte absurde
Voici un texte que j'ai écrit suite à mon visionnement d'une pièce de théâtre absurde, La cantatrice chauve, suivie de la leçon. J'ai absolument adoré ces deux pièces et je trouve que l'absurde est hilarant, c'est pourquoi j'ai grandement apprécié la rédaction de ce monologue.
"Je dois t'avouer quelque chose, ma douce tulipe. C'est quelque chose que tu sais depuis longtemps, alors il est évident que tu seras immensément surprise. Je dois t'avouer que je suis très amoureux de toi, moi qui n'aimerai jamais personne. Je dois t'avouer que je te trouve absolument parfaite, surtout avec tes oreilles immenses qui me dégoûtent chaque fois que mon regard se posent sur elles. Ta délicatesse, ta beauté et ta robustesse ont emporté mon coeur comme un chameau emporte le soleil. Je dois t'avouer que ton regard ténébreux éclaire mes pensées chaque fois que tu fermes les yeux et que j'observe tes iris envoûtants. Chaque seconde qui passe, la haine que j'éprouve envers toi s'intensifie, car je te trouve absolument ravissante. Te souviens-tu de notre rencontre mémorable, dans un parc de Paris, il y a de cela près de six mois? Je dois t'avouer que je considère cette journée comme l'une des pires de mon existence, bien que, une dizaine d'années plus tard, je ne m'en rappelle plus une seconde. Tu m'as salué, je t'ai saluée, tu m'as encore salué, je t'ai encore saluée et ainsi de suite pour une durée d'exactement vingt-trois minutes et treize secondes. Comme cette conversation fut exceptionnelle, enrichissante et surprenante! Je dois t'avouer que ta personnalité m'a immédiatement charmé, car je n'avais jamais auparavant rencontré quelqu'un d'aussi égoïste et hautain, même si ta générosité et ta gentillesse compensent largement pour ces belles qualités. Je veux vieillir, voyager dans tous les pays, voir la France pour la première fois, avoir des enfants et naître avec toi, c'est pourquoi je ne souhaite rien de plus que de ne jamais revoir ton visage en me réveillant. Comme l'éléphant aime la souris, comme j'aime ta soeur et comme la mouche aime la grenouille, je t'aimerai jusqu'au début des temps. Je dois t'avouer que j'ai aimé plusieurs femmes avant toi, comme j'en aimerai plusieurs autres après toi, mais ceci importe peu, car tu es la seule femme que j'aimerai. Demain, nous avons traversé le pont entre nos maisons main dans la main, alors qu'hier, nous irons sous l'arbre dans lequel j'ai construit notre cabane en bois. Tu verras, mon bel amour, jamais un couple n'aura été plus heureux que nous le serons. Nous bâtirons une belle cabane dans un arbre, nous construirons un pont entre nos maisons et nous irons dans un magnifique parc de Paris. Je dois t'avouer que je redoute plus que tout ce futur à tes côtés, car ton bonheur fera toujours mon malheur et je t'aimerai tous les jours plus fort que le précédent pour tenir ma promesse de ne jamais t'aimer plus qu'il ne le faut. Je termine ma déclaration en te priant de ne point te faire de fausses idées, ma chère compagne, car je ne voudrais pas courir le risque que tu t'entiches de moi comme une chaussette le ferait d'un lave-vaisselle."
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